Viviane P. - 1/6

Publié le par Poulattitude

A la station Montparnasse-Bienvenüe, le quai de la ligne quatre s’épaissit comme un trait de vinaigre balsamique, de celle que l’on déguste à Modène accompagnant un bon vieux parmesan. Sous l’action bactérienne de cette foule grouillante, le fluide filet de vin devient coulis souple et élastique. Viviane s’enivre de l’odeur rance et visqueuse qui l’enveloppe. La rame arrive, elle s’y engouffre, anonyme parmi le sirop humain. 

 

Viviane va chez le coiffeur. Elle fait partie de la minorité grandissante des blondes décolorées accros à leur bac à coiffer. Mais elle n’est pas que ça. Elle est une blonde qui ne pourrait survivre mentalement à une séance chez le coiffeur où elle ne serait pas dérangée au moins une fois par les sonneries intempestives de son téléphone portable.  Sa tendance à courir du matin au soir n’est pas une manie en l’air, un overbooking passager, mais l’unique obsession qui la tient en vie. Limite si elle n’aurait pas voulu qu’on la réveille il y a quelques mois, quand son téléphone a sonné au bloc opératoire alors que sa poitrine était en voie d’être améliorée. Peut-être commençait-elle déjà à s’ennuyer, au fond de son sommeil artificiel ?

 

 

 

Je la vois maintenant au travers de la vitrine, embrassant avec un enthousiasme hypocrite et habituel sa coiffeuse attitrée dont elle se remémore toujours le prénom, non par attachement ou par soucis de plaire, mais parce qu’elle craint la démence plus que la peste et qu’elle veut ainsi exercer son cerveau pour l’empêcher de vieillir.

 

Elle ne croît pas au bon vin qui gagne en consistance et en expérience avec l’âge, sa vision du temps serait plutôt le flétrissement, le défraîchissement, le ternissement, l’altération, comme si nous étions depuis toujours rongés par des vers. Et que deviendrait-elle si elle vieillissait comme les autres ? Rien de plus qu’une vieille pomme immobile qui se ride avant de noircir et de s’abandonner aux moisissures.

Je commence à me demander si son hyperactivité ne l’empêche pas de sombrer dans ses angoisses les plus noires, celles qui renaissent à chaque fois qu’elle retrouve au fond du frigo de vieilles carottes ramollies ou de la crème fraîche recouverte d’un doux duvet verdâtre.

 

Le shampoing est presque terminé, et déjà elle se demande si on n’est pas en train de l’abandonner à sa solitude de célibataire : pas un coup de fil depuis dix minutes. Son cerveau la triture. Malaimée ? Inutile ? Ses neurones pleurent cette absence de sollicitations extérieures. Le portable sonne enfin, libérant Viviane de ses pensées obscures. Il sonnera trois fois encore et la facture du coiffeur sera à la hauteur du nombre de dérangements. Viviane ne s’en préoccupera pas.

 

 

 

La voilà qui repart à vive allure, talons hautains claquant sur le sol. Viviane est l’attachée de presse d’une personnalité mi-politique mi-femme. Son métier s’appuie sur trois piliers : rencontres, lèche-bottisme hypocrite et négociations influencées par magouilles fardées et chantage propret.

 

Viviane est bercée par cette suractivité dégoûtante qui endort son cerveau droit, vous savez, celui qui est sensible, l’hémisphère artistique si vous préférez. Si seulement le dimanche n’avait pas lieu toutes les fins de semaines, elle aurait même oublié l’existence de cette partie honteuse de son anatomie. Oui, parce que pour elle, le dimanche, c’est : pas de travail, pas de clients, pas d’amis, pas d’appels, pas de shopping, pas de coiffeur.

Dimanche, c’est non seulement le jour des frites et du poulet, mais aussi celui de la famille et du repos.

 

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Publié dans Réflexions

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